Bulbe ou pas Bulbe : consommer de saison

Bulbe ou pas Bulbe, une série sur l’impact environnemental de notre alimentation

Mercredi, c’était la Journée internationale de la Terre nourricière. Une occasion d’illustrer l’interdépendance des espèces qui cohabitent avec la planète qui nous héberge et nous nourrit. Et, en cette période de crise, une occasion pour notre Président d’aller saluer la filière agricole française, qui œuvre d’arrache-pied pour garantir la sécurité alimentaire de tous. Plus que jamais, il est nécessaire de repenser notre mode de vie. Hourra pour les nombreuses initiatives qui ont émergé pour mettre en relation les consommateurs avec les petits producteurs et productrices français, à la fois pour permettre à ces derniers d’écouler leurs stocks, que pour les consommateurs de trouver des aliments de qualité, produits dans des conditions respectueuses de l’environnement et des personnes. On aurait aurait pu penser que la lumière serait projetée sur toutes ces productions à taille humaine, qui mettent l’agriculture durable au cœur de leur travail. Surprise ! Malgré les déclarations préalables (« rien ne sera plus comme avant »), M. Macron rend visite à une exploitation de tomates en Bretagne. Des tomates cultivées hors-sol, sous serres chauffées toute l’année.

Saviez-vous que la Bretagne est aujourd’hui la première région productrice de tomates en France ? Ironique lorsque l’on connaît son taux d’ensoleillement… La réponse réside dans la sortie de terre d’innombrables serres maraîchères, qui abritent et gardent bien au chaud les plants de tomates, même en hiver. 22 avril, leurs plants de tomates sont hauts, fournis, et plein de grappes déjà mûres !

STEPHANE MAHE / AFP

Voici les plants de tomates de mon jardin, à la même date… (bon, ok, les semis ont été fait 3 semaines plus tard que prévu, mais quand même)

Pousses de tomates, potager bio

Pourtant, même en agriculture bio, le débat avait fait rage l’an dernier, avec une partie des exploitations qui militait pour l’interdiction des serres chauffées sous le label AB (label Agriculture Biologique de l’Union Européenne). Le CNAB (Conseil national pour l’agriculture biologique) a finalement autorisé le chauffage des serres, à condition qu’il n’y ait pas de commercialisation avant le 30 avril… il est donc autorisé de consommer des tomates bio françaises au 1er mai. Quand je vois la tête de mes plants de tomates, j’ai du mal à en croire mes yeux.(1)

Faut-il donc produire à n’importe quel prix (social, environnemental), pour nous donner des fruits et légumes toute l’année durant ? 

Comme expliqué dans le précédent article, ce n’est pas le transport des marchandises mais la phase de production qui est responsable de la majeure partie des émissions de gaz à effet de serre (GES) et des autres facteurs touchant à l’environnement. Les méthodes de production sont donc bien plus cruciales que les kilomètres nous séparant de notre dîner. C’est là que la saisonnalité entre en jeu : où qu’ils soient produits, des aliments cultivés « hors saison » (il s’agit surtout des légumes dits d’été, qui ne survivent pas à l’hiver français) sous serre chauffée nécessitent une bien plus grande consommation d’énergie et sont responsables d’émissions de GES bien plus conséquentes.

Si on reste sur l’exemple des tomates, une tomate produite sous serre chauffée en France produit 7,7 fois plus de GES qu’une tomate produite en plein air en été, et 4 fois plus qu’une tomate importée d’Espagne (2) (bon, là-bas, elles sont sous serre aussi, non chauffées certes, mais en plastique. Je vous invite vivement à regarder ce court reportage vidéo, c’est édifiant.)

Sans compter que 80% des serres chauffées s’appuient sur les énergies fossiles. Parlez-moi encore de durabilité… sans compter non plus les autres facteurs nuisibles : toxicité (pour les cultures non-bio), pollution lumineuse, etc. Libération avait fait un très bon reportage photo sur le sujet. Tout un écosystème déséquilibré :

Pollution lumineuse de serres chauffées, Bretagne, Charlène Flores
Photo Charlène Flores (des lampes à sodium et des LED repeignent le ciel breton)

Bref, manger « hors saison », c’est soit participer à cette aberration environnementale des serres chauffées toute l’année, soit consommer des produits importés. Ce qui n’est pas forcément un mauvais choix si l’on parle d’empreinte carbone, sauf que les normes en vigueur et le cahier des charges varient selon les pays, et l’on maîtrise donc moins la façon dont nos aliments ont été produits (intrants, mode de récolte, rémunération des producteurs…). D’ailleurs, à ce sujet, la France est encore la première puissance agricole européenne, et pourtant, nous importons 20 % de notre alimentation, et presque 50 % de nos fruits et légumes (3) ! Forcément, lorsque la main d’œuvre est moins chère et que les contraintes environnementales et sanitaires sont plus laxistes, il est moins cher d’importer, et certaines filières françaises périclitent.

Consommer local et de saison, c’est assurer le maintien des cultures proches de chez nous dans des conditions durables, et profiter de produits frais qui font varier le contenu de nos assiettes toute l’année.

Et puis, la nature est bien faite, et les nutriments des fruits et légumes de saison sont souvent adaptés à nos besoins ! Des minéraux dans les choux et les poireaux pour nous booster tout l’hiver, de la vitamine C dans les agrumes en attendant le retour du soleil… et beaucoup d’eau pour nous hydrater en été dans les tomates, la courgette, le melon, la pastèque !

Et enfin, encore une fois, des légumes et fruits cultivés et cueillis en saison, qui ont mûri de façon naturelle (c’est-à-dire avec à leur disposition tous les ingrédients de leur croissance), ont une saveur incomparable ! A quoi bon manger des tomates insipides toute l’année quand on peut se délecter de la « première » tomate estivale, gorgée de soleil et de sucre ? (Oui, je reconnais, j’ai hâte)

Chez Bulbe, on aime changer les saveurs et les couleurs des plats au fil des saisons, se réjouir de la première fraise au printemps, du basilic dans les salades d’été, des champignons et du potiron pour les dîners d’automne, du velouté de panais et des oranges sanguines l’hiver. Allez, je retourne déguster les asperges, je n’ai plus beaucoup de temps !

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1 point positif, le recours aux énergies renouvelables sera obligatoire pour chauffer toutes les serres à partir de janvier 2025.

2 ADEME, 2017, bilan FOOD’GES

3 Les Échos, « La souveraineté alimentaire de la France en quatre questions », avril 2020